L'intelligence n'est pas ce qui nous manque
- 19 mai
- 10 min de lecture
Didier Aubourg
Écrivain | Chroniqueur littéraire | Ingénieur | Civilisations anciennes | Poésie | IA | Mémoire du monde | murmurescosmiques.fr
Sur un présupposé silencieux de notre époque
La COP30 s'est tenue à Belém, en Amazonie, en novembre 2025. Comme les vingt-neuf précédentes, elle a rassemblé chefs d'État, ministres, scientifiques, négociateurs, représentants d'ONG et lobbyistes. Comme les vingt-neuf précédentes, elle s'est achevée sur un texte de compromis, des avancées partielles, des formules prudentes, des absences significatives, notamment celle d'une véritable feuille de route sur la sortie des énergies fossiles. Quelques mois plus tard, le constat demeurait presque inchangé : les émissions mondiales de gaz à effet de serre avaient encore atteint un record en 2025.
Le scénario est familier. Le climat se dérègle malgré les accords. Les inégalités s'aggravent malgré les diagnostics. Les guerres reviennent en Europe malgré soixante-quinze ans de leçons supposément retenues. À chaque nouvelle alerte, le même cycle : un rapport, une indignation médiatique brève, une promesse, puis l'oubli. Et le constat finit par s'imposer : nous savons, et nous n'agissons pas. Ou plutôt, nous agissons trop peu, trop tard, jamais à la hauteur de ce que nous savons.
Face à cette dissonance, un récit s'installe peu à peu dans le débat public. Il est parfois explicite, plus souvent implicite. Si nous échouons à résoudre les problèmes que nous avons nous-mêmes créés, c'est que notre intelligence collective est dépassée par la complexité du monde. Les systèmes que nous avons engendrés, climatiques, économiques, géopolitiques, dépasseraient désormais la capacité de l'esprit humain à les saisir et à les gouverner. Il nous faudrait, pour franchir ce seuil, quelque chose de plus puissant que nous. Une intelligence augmentée. Une intelligence artificielle générale. Un outil cognitif capable de modéliser ce que nos cerveaux ne peuvent plus embrasser, d'optimiser ce que nos institutions ne parviennent plus à coordonner.
Ce récit traverse aujourd'hui les tribunes scientifiques, les conférences technologiques, les essais de prospective. Il a ses figures, ses formules, ses chiffres. Il séduit parce qu'il propose une issue.
Il faut le prendre au sérieux. Il ne s'agit pas de nier ce que l'intelligence artificielle peut apporter. Elle peut accélérer des calculs, modéliser des scénarios, optimiser des réseaux, repérer des corrélations invisibles à l'œil humain. Ces capacités sont réelles et elles ne cesseront de s'étendre. Mais aucune d'elles ne répond à la question décisive : que faisons-nous de ce que nous savons ?
Ce récit repose sur un présupposé qu'il faut examiner : l'idée que nos échecs collectifs seraient d'abord des échecs de l'intelligence.
Nous n'avons pas été pris de court. Les alertes ne sont pas arrivées brutalement, en une décennie. Elles se sont déposées par couches successives, depuis plus d'un siècle.
En 1896, à Stockholm, le chimiste suédois Svante Arrhenius publie un long article où il quantifie l'effet possible d'une variation du dioxyde de carbone atmosphérique sur la température terrestre. Ses calculs, faits à la main, sont approximatifs ; ses conclusions, prudentes. Il ne sait pas encore que l'industrie naissante va relâcher dans l'atmosphère, en moins de deux siècles, une part considérable du carbone que la planète avait mis des centaines de millions d'années à enfouir. Mais le principe physique est posé dès cette époque : modifier la concentration de CO₂ dans l'air, c'est modifier l'équilibre thermique du globe.
En 1972, quatre chercheurs du Massachusetts Institute of Technology publient, pour le Club de Rome, Les Limites à la croissance, plus connu sous le nom de rapport Meadows. Ils y modélisent les interactions entre population, ressources, pollution et production industrielle à l'échelle planétaire. Leur conclusion, vivement contestée à l'époque, ne portait pas sur une date précise d'effondrement, mais sur l'impossibilité physique d'une croissance matérielle indéfinie dans un système fini. Cinquante ans plus tard, plusieurs réévaluations ont montré que les trajectoires observées demeurent proches des scénarios de poursuite des tendances, loin du scénario de stabilisation.
En 1988, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat est créé sous l'égide de l'ONU et de l'Organisation météorologique mondiale. Son premier rapport, en 1990, établit déjà que les activités humaines accroissent les concentrations de gaz à effet de serre et que cette augmentation entraînera un réchauffement additionnel de la surface terrestre. Cinq rapports d'évaluation se sont succédé depuis. Chacun a confirmé, précisé, aggravé les diagnostics précédents. Aucun n'a été démenti dans son architecture générale ; sur plusieurs points, les observations ont même confirmé les scénarios les plus préoccupants.
Le climat n'est qu'un dossier parmi d'autres. La biodiversité s'effondre, et nous le savons : la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité documente depuis plus d'une décennie une crise d'extinction sans équivalent dans l'histoire humaine récente. Les sols agricoles se dégradent, et nous le savons : les rapports de la FAO sont disponibles et précis. Les océans s'acidifient, se réchauffent, perdent de l'oxygène et une part de leur vie, et nous le savons. Les inégalités ont trouvé leurs cartographes, de Thomas Piketty à Branko Milanović en passant par Anthony Atkinson. Les mécanismes de la guerre, leurs analystes, depuis les travaux de Raymond Aron jusqu'à ceux de la communauté contemporaine des relations internationales.
Le savoir disponible aujourd'hui est considérable, accessible, traduit dans de nombreuses langues, repris dans les manuels scolaires, débattu dans les médias, intégré dans les programmes politiques au moins à titre déclaratif.
Nous ne sommes pas une civilisation ignorante. Nous sommes une civilisation avertie.
Si nous savons et que nous n'agissons pas, c'est que l'action ne dépend pas seulement du savoir.
Nous confondons trois choses : l'intelligence qui comprend, la puissance qui permet, et la volonté qui décide. Le savoir dit ce qui arrive. Le pouvoir détermine ce qui est possible. Le vouloir décide ce qui sera fait. Ces trois plans ne se réduisent pas l'un à l'autre. Une civilisation peut savoir sans pouvoir. Elle peut pouvoir sans vouloir. Elle peut même vouloir sans savoir vraiment ce qu'elle veut.
C'est à cette articulation que nos échecs collectifs prennent leur sens. Les grandes compagnies fossiles ne continuent pas d'extraire parce qu'elles ignorent le changement climatique : certaines de leurs propres équipes l'avaient documenté dès les années 1970 et 1980, comme l'ont révélé les archives internes ressorties depuis. Les États ne réarment pas parce qu'ils ignorent les ravages de la guerre : les bibliothèques de stratégie sont pleines de leur connaissance. Les sociétés ne détruisent pas leurs sols parce qu'elles ignorent leur fragilité : les agronomes alertent depuis Albert Howard et son Testament agricole, publié en 1940. Elles le font parce que des intérêts, des dépendances, des peurs, des rapports de force et des horizons électoraux courts l'emportent sur le savoir disponible.
Les obstacles sont structurels. La temporalité des effets climatiques se compte en décennies et en siècles ; celle des mandats politiques en années. Le bénéfice d'une transition énergétique se distribue dans le long terme et sur l'ensemble de l'humanité ; ses coûts sont immédiats et concentrés sur des secteurs identifiables, qui disposent de moyens de pression considérables. La coopération internationale qu'exigerait une action proportionnée aux enjeux suppose une confiance mutuelle entre États engagés dans des rivalités de puissance. L'économie politique des énergies fossiles s'appuie sur des infrastructures massives, des emplois, des rentes étatiques, des équilibres budgétaires. Aucun de ces blocages n'est de nature cognitive. Ils ne disparaîtront pas par un surcroît d'intelligence.
Une intelligence supérieure à la nôtre pourrait les éclairer, les modéliser, les rendre plus visibles. Elle ne les abolirait pas pour autant, parce qu'ils ne reposent pas d'abord sur un défaut de compréhension. Ils reposent sur des arbitrages, des intérêts, des appartenances, des fidélités. Et ces dimensions-là ne se dissolvent pas dans le calcul.
Une analogie permet de le saisir. Une personne qui sait que fumer abrège sa vie ne cesse pas de fumer pour autant. Une autre qui sait que sa consommation de viande contribue au dérèglement climatique ne devient pas végétarienne dans la foulée. Le savoir ne commande pas l'acte. Entre les deux, il y a toute l'épaisseur de l'humain : ses habitudes, ses plaisirs, ses appartenances sociales, ses contraintes économiques, ses arbitrages entre présent et futur. Ce qui vaut pour l'individu vaut, à plus forte raison, pour les sociétés. Une société est cet objet complexe où des millions d'individus, des institutions, des entreprises, des États négocient en permanence ce qu'ils acceptent de perdre, ce qu'ils veulent protéger, ce qu'ils consentent à transformer. Cette négociation n'est pas un problème de calcul. C'est un problème politique au sens le plus profond du terme : la question de ce que nous voulons être ensemble.
Aucune intelligence, fût-elle infinie, ne décidera ni ne voudra à notre place.
Pourquoi, malgré tout, l'idée d'une intelligence salvatrice continue-t-elle de séduire ?
Elle séduit parce qu'elle déplace la responsabilité. Si nos problèmes viennent d'une limite cognitive, ils sont solubles par une augmentation de capacité. Il n'est plus nécessaire de transformer les structures économiques, de questionner les modes de vie, de redistribuer les pouvoirs. Il suffit d'attendre l'outil qui pensera mieux que nous, plus vite que nous, plus loin que nous. La responsabilité collective se transforme en problème d'ingénierie. Et le temps présent, qui exige des arbitrages douloureux, peut être suspendu dans l'attente d'une solution future qui rendra ces arbitrages caducs.
Il y a là une forme nouvelle de pensée magique : non plus la magie des dieux, mais celle des systèmes ; non plus l'attente du miracle, mais celle de l'optimisation. Le geste est ancien, l'habillage est récent. Les sociétés ont souvent cherché des médiations auxquelles confier ce qu'elles ne parvenaient pas à résoudre elles-mêmes. Les oracles, les rois sacrés, les grandes machines de l'âge industriel ont tour à tour occupé cette fonction de tiers extérieur, chargé d'accueillir ce que l'humanité ne voulait pas affronter en face.
Cette histoire est instructive. Chaque révolution technique a porté une promesse de délivrance, qui dépassait largement ses capacités réelles. La machine à vapeur devait libérer l'humanité du travail pénible : elle a engendré des conditions ouvrières dont les écrits du XIXᵉ siècle gardent la trace. L'électricité devait égaliser les conditions de vie et faire entrer chaque foyer dans la modernité : elle a effectivement transformé le quotidien, mais elle a aussi reproduit de nouvelles lignes de fracture, entre territoires connectés et territoires oubliés, entre centres alimentés et périphéries reléguées. L'atome promettait une énergie presque illimitée et une paix garantie par la dissuasion : il a apporté une part de cette énergie, et il a laissé planer sur l'humanité l'ombre permanente d'une destruction totale. Internet devait démocratiser la connaissance, désintermédier les pouvoirs, donner la parole à chacun : il a accompli une part de ces promesses, et il a engendré des concentrations économiques inédites, des manipulations cognitives à grande échelle, une fragmentation des espaces publics dont nous mesurons à peine les conséquences.
Aucune de ces technologies n'a été vaine. Chacune a transformé le monde réellement, parfois pour le meilleur. Mais aucune n'a aboli les structures de domination, d'inégalité ou de prédation qui préexistaient à son apparition. Ces structures se sont adaptées, reconfigurées, redéployées sur le nouveau terrain. Le pouvoir économique du XIXᵉ siècle a su se loger dans la vapeur ; celui du XXᵉ dans l'électricité, le pétrole et l'atome ; celui du XXIᵉ dans les infrastructures numériques et les modèles d'intelligence artificielle. La technique change. Les rapports de force, eux, se reconstituent sur les nouveaux supports.
Chaque révolution technique a tenu une partie de ses promesses. Aucune n'a tenu la promesse qu'on projetait sur elle : délivrer l'humanité d'elle-même.
Il n'y a aucune raison de penser que l'intelligence artificielle générale fera exception. Elle apportera des capacités nouvelles, certaines précieuses, d'autres redoutables. Elle ne dispensera pas l'humanité de répondre aux questions qu'elle se pose à elle-même depuis qu'elle existe : qu'est-ce qu'une vie bonne ? Que devons-nous aux générations qui viennent ? Comment partager la terre ? Aucun algorithme ne décide de cela. Et tant que ces questions restent sans réponse partagée, le savoir le plus précis ne se traduira pas en action proportionnée.
Aucun outil ne sauve une humanité qui n'a pas décidé de ce qu'elle voulait être.
On parle souvent d'« adolescence technologique » pour qualifier notre époque. La métaphore est juste. Nous avons acquis des pouvoirs immenses sur la matière, sur le vivant, sur l'information, sans avoir encore élaboré les formes politiques et morales qui permettraient d'en user à bon escient. Nous savons modifier le climat planétaire, et nous ne savons pas nous accorder pour ne pas le faire. Nous savons éditer le génome humain, et nous ne savons pas encore quelles limites poser à cette puissance. Nous savons construire des intelligences qui dépasseront peut-être bientôt la nôtre, et nous ne savons pas qui les contrôlera, ni au bénéfice de qui elles seront déployées.
Cette dissymétrie entre la puissance acquise et la sagesse à laquelle nous l'employons donne tout son sens au Principe responsabilité de Hans Jonas : nous sommes entrés dans un âge où la force précède la responsabilité.
Mais l'adolescence ne se quitte pas par un surcroît de puissance. Elle se quitte par l'apprentissage de la mesure. Les Grecs avaient un mot pour cela : sōphrosynē. La sagesse comme tempérance, le discernement comme conscience de ses limites, la maîtrise de soi comme condition de toute action juste. Ce n'était pas une vertu mineure dans leur pensée. Platon en faisait l'une des vertus cardinales ; Aristote y voyait une forme essentielle de tempérance. Les Anciens avaient compris que la grandeur d'une civilisation ne se mesurait pas au volume de ce qu'elle pouvait, mais à la justesse de ce qu'elle voulait.
L'échelle de Kardachev classe les civilisations selon l'énergie qu'elles maîtrisent : leur planète, leur étoile, leur galaxie. C'est une mesure de puissance. On pourrait imaginer une autre échelle, qui mesurerait non la puissance captée, mais la puissance à laquelle une civilisation consent à renoncer pour préserver ce qui mérite de l'être.
Peut-être une civilisation adulte ne se reconnaît-elle pas d'abord à la quantité d'énergie qu'elle capte, mais à la part de puissance à laquelle elle consent à renoncer.
Reste la question politique, qui rejoint l'anthropologique sans s'y dissoudre. Toute promesse technologique s'accompagne aujourd'hui d'une clause éthique discrète, presque invisible : à condition d'un bon usage, sous réserve d'encadrement, si l'humanité agit de manière responsable. Cette clause contient en réalité tout le débat. Qui définit le bon usage ? Qui détermine l'encadrement ? Qui décide de ce qu'agir de manière responsable signifie ? Qui contrôle les modèles d'intelligence artificielle, qui en tire profit, qui en supporte les coûts ?
Ces questions ne sont pas des préliminaires que l'on pourrait régler ensuite. Elles sont le sujet. Les éluder, c'est se condamner à découvrir trop tard que l'outil dont on attendait le salut a été façonné par ceux-là mêmes qui ont intérêt à ce que rien ne change. L'histoire des révolutions techniques précédentes en témoigne assez pour qu'on ne refasse pas l'erreur.
Le défi de notre époque n'est pas de produire une intelligence qui nous dépasserait. C'est de devenir, collectivement, à la hauteur de l'intelligence que nous avons déjà. De passer du savoir au vouloir. De transformer ce que nous comprenons en ce que nous faisons. Cela n'a rien d'un problème d'ingénierie. C'est le travail propre des sociétés humaines depuis qu'elles existent : décider ensemble de ce qu'elles veulent être.
Et si la maturité d'une civilisation consistait moins à produire une intelligence supérieure qu'à trouver le courage d'agir sur ce qu'elle sait déjà ?
Cet article s'inscrit dans une série que Didier Aubourg prépare pour la revue Diasporadz, à l'invitation du poète Brahim Saci.

